Camille et Nemo

« Nage droit d’vant toi
Nage droit d’vant toi
Nage droit d’vant toi, d’vant toi, d’vant toi
Que faisons-nous ? Nous nageons, nageons »


Il me suffit de penser à elle pour la voir très distinctement dans son pull-over trop grand pendouillant sur son leggings trop court quand elle a franchi pour la première fois la porte de mon bureau.

Elle s’appelle Camille, elle a 8 ans.

J’ai été désignée pour la représenter devant la cour d’assises en qualité de victime.
Quand je la reçois, il m’est difficile d’accrocher ses grands yeux bleus, son regard vide et perdu.

Je sens, je sais, qu’il ne lui sera plus possible de faire confiance aux adultes.

Parce que Camille, malgré son jeune âge a déjà fait l’expérience de ce que l’âme humaine peut avoir de plus sombre.

Elle a assisté aux scènes de désenvoûtement pratiquées par son beau-père sur fond d’alcool, de hard rock et à grands coups de baffes.
Elle a vu et entendu les viols et les violences qu’il a exercées sur sa mère et sur leur voisine.

Il a fallu plusieurs rendez-vous pour que je l’apprivoise et qu’elle ose, de sa voix fluette et avec ses mots d’enfants me raconter tout ça.

« Et quand ça se passait, tu faisais quoi, toi ? »
« Quand je sentais que ça allait crier, je montais avec mon petit frère pour pas qu’il voit et qu’il entende et on regardait Nemo »
« Ha oui ? Tu l’aimes bien ce dessin animé ? »
« Oui. C’est le seul qu’on avait en DVD ».

La session d’assises s’est tenue, son beau-père a été condamné.
Justice est passée.

C’était il y a dix ans.
Aujourd’hui, je pense à elle, je la sais adulte et j’espère, que comme Nemo, malgré sa nageoire estropiée, elle nage droit devant elle…